Retour sur l’inauguration de la Capitale Culturelle (séance 16/2/2013)

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Analyse de la cérémonie d’ouverture
de Marseille Provence Capitale européenne de la culture 2013




Les avis divergent au sein de Pensons le Matin. Si tous s’accordent à souligner le succès populaire de l’inauguration de Marseille-Provence 2013, certains déplorent le peu d’ambition artistique de l’événement. D’autres, au contraire, estiment que ce moment de liesse culturelle témoigne d’une dynamique de vie urbaine positive.

« Une heureuse surprise suivie d’une déconvenue, »

le point de vue de Bernard Organini concernant la soirée du 12 janvier 2013 est pour le moins mitigé. Le sociologue a été particulièrement sensible à l’affluence populaire.

« Depuis bien longtemps on n’avait pas vu une foule aussi joyeuse déambuler dans les rues. Le climat était particulièrement serein, sans aucun sentiment d’insécurité ».

Et, de fait, malgré le monde, aucun incident n’a été à déplorer.

Par contre, Bernard Organini est beaucoup plus critique sur la gestion logistique de l’événement. Notamment les transports en commun qui n’ont pas été à la hauteur du défi.

«  Un drame imprévisible dans une gare a causé une interruption du trafic ferroviaire. Les trains se sont empilés entre Saint Joseph et le Castellas. Les passagers prisonniers dans cette petite gare se faisaient rançonnés par les taxis qui demandaient trente Euros par personne. Beaucoup de gens écœurés, sont repartis. De ce côté-là, il n’y a pas eu de changement de pratique ».

Le sociologue estime également que les transports en commun auraient du être gratuits. Le cœur de la ville étant inaccessible en voiture, les stations du centre ville ont été quasiment prises d’assaut.

Les restaurateurs ont eux aussi été débordés. Beaucoup n’ont pas pu répondre à l’affluence.  « Ils ont joué perdant », estime encore Bernard Organini. En tout cas, ils ne s’attendaient pas à une telle fréquentation.

« A dix heures du soir, la plupart des restaurants étaient en rupture de stock ». « En terme d’approche géographique, poursuit Bernard Organini, l’inauguration s’est essentiellement concentrée sur la place Estienne d’Orves, le Vieux Port, la Joliette, la nouvelle ville. La Plaine, La Préfecture, Castellane, le Prado… étaient très peu concernés ».

Cette focalisation de l’événement sur certains quartiers induit-elle un déplacement de la centralité ? Ben Kerst en est persuadé. Pour le jeune doctorant en sciences sociales l’événement inaugural visait à mettre en scène le centre-ville et les grands équipements dans une approche essentiellement consumériste.

La grande clameur et le blackout, censés être l’acmé de la soirée, fut, de l’avis de tous, une déception. La proposition était-elle inadaptée ? Pour Bernard Organini

« L’événement n’était pas en soi problématique, mais n’était porteur d’aucun sens. Le but était-il simplement de faire le plus de bruit possible ? Cette grande clameur aurait pu participer d’un récit, d’un rituel construit collectivement. Chaque groupe, chaque participant aurait alors été porteur d’une partie d’une histoire, d’un message, adressé au monde entier par Marseille-Provence 2013 ».

Patrick Lacoste estime que le message initial,

« Marseille accueille le monde »,

n’était absolument pas incarné ce soir-là. La dépolitisation de la manifestation serait alors la traduction de l’incapacité des responsables politiques à porter un tel message.

Pour Bernard Organini, lors de cette inauguration, le spectaculaire a pris le pas sur le sens et sur la participation.

« A une exception notoire : La Caravane des Lumières, cortège « urbain et mécanisé », construit par les ateliers Sud Side. Cette parade est partie de Grand Littoral pour rejoindre le centre-ville. Préparée de longue date en y associant des lycées techniques, cette initiative est, pour l’ouverture, l’équivalent des Quartiers créatifs pour l’ensemble de l’année ».

Ben Kerst a, lui aussi, vécu

« Un événement ne laissant aucune place à tout ce qui serait imprévu, donc trop difficile à contrôler. Les gens étaient en situation d’attente, puis dans une posture de spectateurs. Mais jamais en position d’acteurs. L’ouverture de la capitale européenne de la culture a essentiellement permis de mettre en scène les grands investissements réalisés sur le grand centre-ville ».

Et le jeune doctorant d’évoquer les travaux d’Henri Lefebvre. Ce dernier dresse notamment un parallèle entre les configurations de la ville moderne et les modes de production industrialisés. Pour lui, la pensée rationaliste et fonctionnaliste a produit des formes urbaines esthétiquement pauvres, une architecture qui symbolise la monotonie des modes de vie normalisés. Cette vision de l’urbanisme ne favorise ni l’imprévu, ni la rencontre, ni le faire ensemble.

« A l’inverse, poursuit Ben Kerst, quand la ville est envisagée comme une œuvre, elle devient le produit de l’action des gens dans la vie quotidienne. Elle est alors construite par des habitants, pour des habitants ».

Il est également intéressant de noter que les retours médiatiques furent très tranchés. D’un côté, la presse nationale fut globalement très critique sur la dimension artistique de l’inauguration. Ces jugements sans concessions furent très diversement appréciés. Certains estiment que ces retours sont relativement objectifs, d’autres, au contraire, affirment que les médias nationaux affichent ainsi une posture de supériorité qui prouve leur mépris vis-à-vis de la province. La presse locale fut, elle, dithyrambique. Le contraste était saisissant. Les médias locaux ont-ils fait preuve d’une absence totale de recul, de jugement critique ? Ou est-ce leur mission de valoriser le territoire et de mettre essentiellement en lumière les éléments positifs ? La presse locale n’a pas manqué, en tout cas, de souligner l’important engouement populaire. Mais une forte affluence est-elle en soi un gage de succès ? De toute évidence, les Marseillais ont exprimé leur volonté de s’approprier collectivement l’espace public. Mais qu’en est-il de la dimension artistique (et pourquoi pas innovatrice) que l’on est en droit d’attendre lors de l’inauguration d’une capitale européenne de la culture ?

Philippe Foulquié, qui, par ailleurs, ne ménage pas ses critiques envers la capitale européenne de la culture, met cette fois-ci l’accent sur l’impulsion créée par l’équipe de Marseille-Provence 2013.

« Des équipements sont en ordre de marche. D’autres vont bientôt être inaugurés. Cette dynamique génère une parole sur « Marseille qui bouge » tranchant avec les discours extrêmement négatifs que l’on a l’habitude d’entendre. Cet événement n’a pas été négatif en terme de vie urbaine ».

L’inauguration a notamment permis de révéler un nouveau boulevard urbain. Du Fort Saint-Jean à la Joliette, une artère entière a été gagnée sur le port autonome. Cette avenue jalonnée d’équipements culturels (Mucem, Cerem, J1…) offre un point de vue magnifique à la fois sur la ville et sur le port. A l’endroit où l’urbanisme urbain rejoint la mer méditerranée, Marseille redevient une ville au caractère architectural unique.  Barbara Martel partage cette opinion :

« Du J1 au Vieux Port les gens ont rencontré leur ville. Il n’y avait pas d’événement culture remarquable, mais une série de micro-événements qui éveillait la curiosité de la population. Et puis, l’illumination du Palais du Pharo et de Notre-Dame-de-la-Garde a fait événement pour beaucoup de monde ».

Le spectacle était donc la ville elle-même et ceux qui la peuplent : la marée humaine qui pacifiquement avait pris possession de la cité.

Est-il possible dans un tel contexte événementiel de mettre en avant des initiatives non consensuelles ? En tout cas, l’Atelier des Feuillants a lancé, lui aussi, sa clameur… politique. Profitant de l’affluence générée par l’inauguration de Marseille-Provence 2013, le collectif a organisé un moment festif et convivial d’échange et de discussion sur le devenir de cette friche urbaine située sur la Canebière, c’est-à-dire en plein cœur de la ville. Une approche éminemment participative qui, une fois de plus, a prouvé la capacité des gens à être imaginatifs et inventifs, pour peu qu’on leur laisse l’occasion de s’exprimer. Des habitants, des passants, ont pu donner leur vision de l’aménagement de la cité. Des espérances, des désirs, des aspirations qui ne rencontrent absolument pas le projet d’hôtel quatre étoiles porté par la municipalité de Marseille. Un équipement qui serait complètement décontextualisé par rapport à un environnement aussi populaire… L’Atelier des Feuillants défend un projet alternatif et ne baisse pas les bras.

Infos pratiques


Au Grandes Tables de la Friche La Belle de mai

Le samedi 16 février 2013 à 9h30




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