Marseille et Hambourg, villes jumelles ? (23/3/2016)

port-de-hambourg

Le fait que Hambourg soit jumelée avec Marseille ne signifie pas forcément que ces deux villes se ressemblent. Leur situation géopolitique et leur économie sont très différentes. Mais la comparaison des stratégies d’aménagement de ces deux territoires est riche d’enseignement.

Hambourg et Marseille fêtent, en 2013, le cinquante-cinquième anniversaire de leur jumelage. Les deux métropoles ont chacune engagé un « grand projet urbain et culturel » : Euroméditerranée pour Marseille ; Hafencity pour Hambourg. De plus, la deuxième plus grande ville d’Allemagne est aussi l’enjeu de l’IBA (Internationale Bauausstellung/ Exposition internationale d’urbanisme), un atelier d’urbanisme qui entend proposer un programme de développement innovant pour le quartier populaire de Wilhelmsburg, situé sur l’île d’Elbe. Une exposition présentant Hafencity et l’IBA a été accueillie, durant tout le mois de mars, aux Docks de la Joliette, à Marseille. Pensons le Matin a posé un regard critique sur ces différents projets et s’est interrogé sur les enjeux sociaux, économiques et politiques de ces « reconstructions » urbaines ?

les deux métropoles
Hambourg est la deuxième ville d’Allemagne et le plus grand port du pays. La commune s’étend sur 755 km2 (Marseille intramuros compte 240 km2) et compte 1,8 million d’habitants (850 000 habitants pour Marseille). La différence entre les deux villes est encore plus marquée à l’échelle de l’agglomération : 3,5 millions d’habitants pour Hambourg ; 1 million d’habitants pour l’aire urbaine de Marseille-Aix-en-Provence. Hambourg est également une ville avec un important taux de présence étrangère (dont une forte majorité de Turcs). Le solde migratoire reste légèrement positif (+ 12 000 habitants en 2010).
C’est en termes économiques que les deux territoires sont les plus dissemblables. Les deux villes ont été confrontées à une grave crise industrielle, mais Hambourg est désormais considérée comme une grande métropole, ce qui n’est pas encore le cas de Marseille. Avec un revenu net de 25 000 Euros par personne et par année, Hambourg est en tête des villes allemandes. A Marseille, ce même revenu annuel est inférieur d’un tiers. Et Patrick Lacoste de préciser : « il faut également intégrer le fait qu’à Marseille l’écart est très important, de 1 à 15, entre les revenus des plus riches et ceux des plus pauvres ». A noter également que le taux de chômage à Hambourg est actuellement de 7,8%. Mais cet indicateur doit être pondéré car, en Allemagne, il n’y a pas de salaire minimum, si bien que le nombre de salariés pauvres est conséquent. Ainsi, comme le précise le sociologue Christophe Apprill, les salaires dans la restauration sont de l’ordre de 400 Euros par mois.

la transformation économique et politique de Hambourg
Ben Kerste, doctorant en sociologie, analyse la transformation économique et politique de Hambourg. « Dans le but de redresser la situation économique de la ville, Klaus von Dohnanyi, maire de Hambourg entre 1981 à 1988, a lancé le concept de la « ville entreprise ». Toutes les énergies, publiques et privées, devaient s’inscrire alors dans cette stratégie. Tous les acteurs étaient censés aller dans le même sens. Alors que la richesse de Hambourg était liée à l’industrie, Klaus von Dohnanyi, lui, considérait l’humain comme étant désormais la principale ressource économique. Il s’est inscrit dans une politique consistant à attirer les « têtes créatives » et les investisseurs. La ville devait devenir une marque favorisant son attractivité ». Vingt ans plus tard, le concept de « ville croissante » s’inscrit dans la continuation de cette vision. « Elle se traduit par une politique toujours plus fondée sur l’innovation et sur l’événementiel, que celui-ci soit sportif, culturel ou scientifique… ».
Cette stratégie a eu pour conséquence une augmentation significative de la population. Ben Kerste affirme que chaque habitant d’Hambourg verse environ 3 000 Euros, d’impôts, de charges et de taxes. En retour, la ville redistribue 2310 € à ses administrés (services publics et assimilés). « Donc le différentiel de 690 € par habitant est positif. On imagine aisément que la municipalité a tout intérêt à attirer des habitants le plus solvable possible ». Et l’opération urbaine Hafencity s’inscrit totalement dans cette vision.

Hafencity, la ville au bord de l’eau

Annette Wilms est architecte. Elle a notamment développé des projets urbains dans le Nord de Hambourg. Elle connaît particulièrement bien le projet Hafencity.
« L’eau était, par le passé, liée à l’industrie et aux échanges commerciaux. Mais la municipalité a découvert que c’était aussi un excellent argument de vente. Ce thème est exploité pour favoriser la ville créative, attirer des entrepreneurs et développer le secteur tertiaire ». Ainsi, le déplacement du Port a libéré des espaces de qualité. « 157 hectares, soit 40 % de la superficie de Hambourg intramuros ont été ainsi investis par le projet Hafencity. Ce périmètre est proche du centre-ville historique. Il représente donc une belle opportunité foncière. De plus, les terrains étant la propriété du Port, ils ont été cédés à des prix largement subventionnés. Des concours d’architecture ont été lancés, car des réalisations signées par des noms internationalement connus représentent aussi un argument de vente. De son côté, la culture apparaît souvent comme un moteur d’attractivité et un produit d’appel pour les investisseurs ». Annette Wilms pense en particulier au chantier de la philharmonie de l’Elbe, destinée à devenir l’équivalent européen de l’opéra de Sydney. Cette opération est un véritable gouffre financier. « Le bâtiment devait initialement couter 77 M€, explique, à son tour, Joachim Rothacker. A ce jour, l’augmentation avoisine les 746 %, et le coût de l’ouvrage devrait atteindre les 575 M€. Les architectes ont actuellement des honoraires de 90 M€. Et le chantier qui, initialement, devait être achevé en 2010, n’est toujours pas terminé. Actuellement, sa fin est projetée pour 2017 ».

des bureaux, peu de logements et une belle image environnementale
En regard de cette architecture monumentale, 6 000 logements seulement ont été construits et les prix de vente ou de location sont très élevés. Pourtant, il manquerait entre 30 000 et 70 000 logements à Hambourg. « Mais, plutôt que de proposer du logement accessible, l’aménageur a préféré construire énormément de bureaux qui ne trouvent pas preneurs », poursuit Joachim Rothacker.
De toute évidence, la population ne s’approprie pas cet espace. « Ce quartier doit encore prouver son utilité », estime Annette Wilms. Mais, elle se refuse à émettre des critiques trop virulentes « qui pourraient avoir pour conséquence de définitivement tuer ce quartier ».

Hafencity comporte également une forte dimension environnementale, avec toute une réflexion sur les énergies, les modes de déplacement doux, la connexion de ce quartier au reste de la ville. Comme le souligne Christophe Apprill, sur ce point, Euroméditerranée souffre de la comparaison. L’architecte Tillman Reichert insiste cependant sur le fait qu’Euroméditerranée II a intégré cette dimension environnementale. Et, en effet, l’opération a été labellisée « Eco-Cité » par l’Etat. On peut d’ailleurs lire sur le site de l’établissement public le message suivant : « En cours d’élaboration avec l’appui d’un large réseau de partenaires, la Charte de l’aménagement et du développement durable d’Euroméditerranée va donc influencer tous les aménagements sur le périmètre… ». Mais qu’il soit simplement un affichage ou qu’il soit véritablement mis en œuvre, ce souci environnemental reste déconnecté de la question de l’accès au logement pour tous. L’habitat gagne certes en qualité, mais ce mieux vivre concerne une population restreinte. Trop souvent, le développement durable appelle un niveau de revenu important, il participe donc à l’augmentation de la ségrégation sociale.

Une IBA cosmopolite

Les problématiques sociales, très peu présentes dans l’opération Hafencity, sont par contre beaucoup plus centrales dans l’IBA. Hafencity a investi un territoire relativement inhabité. A l’inverse, l’IBA (Internationale Bauausstellung/ Exposition internationale d’urbanisme) se déroule dans un quartier très populaire et même stigmatisé. Mais qu’est-ce que l’IBA ? Cette initiative, typiquement allemande, permet de développer des projets de développement innovant à l’échelle d’un territoire. Un label est ainsi décerné à une ville qui investit dans le concours d’urbanisme plusieurs centaines de millions d’Euros. L’IBA de Hambourg concerne le quartier populaire de Wilhelmsburg, sur l’île d’Elbe. Cette démarche porte sur un vaste territoire (55 km2). Entre 2006 et 2013, ont ainsi été initiés une multitude de projets et d’évènements culturels pour célébrer « l’union de l’art, de la culture, de l’économie créative et de l’urbanisme ». « L’IBA est un laboratoire à durée limitée qui doit développer des projets innovants avec un enjeu participatif, précise encore Joachim Rothacker. Un tiers de la population de Wilhelmsburg est d’origine étrangère. Cette dimension cosmopolite était l’un des thèmes de l’IBA. Le principe étant de considérer que la présence de populations d’origine très différente est une chance. Quant à l’enjeu d’intégration, il passe par le développement de projets de formation et par des initiatives culturelles. L’IBA a notamment proposé un nouveau type d’école qui enseigne les langues des populations présentes sur le territoire ». L’atelier s’engage également à créer des quartiers urbains de haute qualité. Joachim Rothacker détaille cette approche environnementale : « La réflexion porte sur l’utilisation la plus rationnelle possible des énergies. Les territoires doivent communiquer entre eux, les espaces vides être optimisés et l’architecture existante est, autant que faire ce peut, valorisée. L’organisation vise à être polycentrique ».

la « ville entreprise »
Ben Kerste est, lui, très critique sur le processus de concertation mis en place par l’IBA. « Ils ont envoyé des étudiants pour questionner les habitants. Mais les gens ne pouvaient pas prendre de décisions. D’ailleurs, une partie de la population s’est mobilisée contre le projet ». A l’inverse, Joachim Rothacker estime que la démarche fut réellement participative. « Les projets n’ont pas été imposés, mais soumis à débat. Les initiateurs de l’IBA ont compris qu’il est dangereux de se heurter à la volonté des gens. Ils ont tiré les leçons du passé ». En effet, Hambourg a connu par le passé des conflits sociaux très violents. « Les dirigeants ont tiré les leçons de ces soulèvements populaires et essaient le plus possible d’éviter de telles manifestations de mécontentement qui ne sont jamais bonnes pour l’image d’une ville ».

En tout cas, les réseaux sociaux continuent à être mobilisés contre la gentrification de Hambourg. « Ils soulignent un paradoxe, reprend encore Ben Kerste : la « ville entreprise » s’accompagne d’une diminution drastique des logements sociaux. La ville s’enrichit, la population augmente, mais l’habitat pour les couches populaires devient de plus en plus rare ». Le manifeste « Not in our name », rédigé par un groupe d’artistes et d’intellectuels locaux, revendique ainsi une créativité non marchande : « Dans cette ville, nous avons toujours cherché des lieux en dehors de l’emprise du marché, parce que nous y pouvions être plus libres, plus autonomes, plus indépendants. Nous ne voulons pas augmenter leur valeur maintenant. Nous ne voulons pas discuter le Pour nous, tout ce que nous faisons dans cette ville a quelque chose à voir avec l’espace libre, avec des idées alternatives, des utopies et avec des contestations de la logique d’exploitation. »

Dans un système capitaliste, toute revalorisation urbaine a des incidences sur le prix de l’immobilier. La planification peut permettre de limiter les dérives spéculatives. Mais est-il possible de supprimer complètement les stratégies marchandes ? « L’image de Wilhelmsburg a changé, reprend Ben Kerste. On crée de belles images. On a l’impression d’être dans le meilleur des mondes. Et puis, l’IBA ne se concentre que sur une partie de l’île de l’Elbe avec l’ambition de renouveler la population. Mais, pendant ce temps, d’autres quartiers sont laissés à l’abandon. Cette politique génère de la gentrification, donc des déplacements de population vers ces quartiers délaissés ».
Un projet d’urbanisme est-il condamné à échouer sur la question sociale ? Des contre-exemples existent. Au mois de mai, Gabriele Steffen viendra témoigner de la reconversion réussie d’un quartier de Tübingen (ville allemande située à quarante kilomètres au sud de Stuttgart). En tout cas, en voulant tout planifier, les opérateurs réduisent forcément les espaces de liberté. Une opération qui désire prendre en compte tous les besoins et tous les usages doit accepter une part de non intervention, de non transformation du territoire investi.


Intervenants


Annette Wilms,architecte à Hambourg
Ben Kerste, doctorant en sociologie
Joachim Rothacker, directeur du Centre Franco-Allemand d’Aix en Provence

Infos pratiques


Au Grandes Tables de la Friche La Belle de mai




Il n'y a aucun commentaire

Ajoutez le vôtre